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Zola, le spleen et le libéralisme impérial



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Zola, le spleen et le libéralisme impérial



Paris, le 11 novembre 2009

Récemment, une école a été débaptisée : oui, il est possible de le faire. Auparavant dénommée « Ecole Emile-Zola », elle a changé de nom car elle ne supportait plus toutes les détresse, misère, corruption, déchéance que ce nom pouvait évoquer, et, surtout, colporter sur la scène sociale. Les écoliers mêmes semblaient montrer, sur leur figure, sur leur vêtements, jusque dans leur cahiers de classe, la tristesse d’une époque, celle de la Révolution industrielle. Ils en devenaient comme tarés.

A l’heure de la grande rigolade télévisuelle et des bagarres de polochons, point trop de mélancolie ! Ne plongeons pas nos enfants dans le spleen d’une époque réactionnaire et ignorante, bourgeoise et maladive, contaminée des vices du présent nocturne, et pétrie des cauchemars de demain. Zola, c’est l’époque d’une famille - les Rougon-Macquart, née de l’hystérie, dans la faute, et épanouie dans la dégénérescence -, et celle d’un régime - l’Empire, le Second Empire, né d’un coup d’Etat, un deux décembre.

Quoi ?! Le souvenir de l’Empire ferait-il mal, par-delà les enfants en guenille et les ouvriers courbant l’échine dans les ateliers et les mines, noyés dans l’alcool ? Pourquoi la honte d’avoir écopé d’un fétichiste du pouvoir (et des dates), manipulateur et mythomane, ne s’est-elle pas muée en pitié, pitié pour nous-mêmes, voire en soif de revanche pour tous les pauvres, dans les campagnes comme dans les villes ?

Le souvenir de l’Empire ne fait pas mal, il réjouit les hommes et les femmes de pouvoir : ces « odeurs d’alcôves et de tripots financiers, ces chaleurs de jouissance » (Zola, La curée, II) excitent la gourmandise, cupidons et cupideries. Le libéralisme impérial a été fait de tant de largesses et gentillesses à tous ces gens qui, dans l’ombre, ont joui des institutions : superstructures et infrastructures de la souveraineté illimitée. Les fêtes ont été sompteuses - Victor Hugo les relate -, et les projets grandioses : n’a-t-on pas visité les salons du Louvre pour découvrir le faste de la nouvelle ère, celle des permissions, des libérations, de l’abolition de toute culpabilité dans le lucre et le luxe ? L’Empire, né de l’infamie, est ainsi libéral et autoritaire : il troque le bon ordre bourgeois et policier, contre la liberté du délassement. L’Empire, c’est la civilisation des loisirs, l’urbanisme, le tourisme, l’utilitaire avant l’heure. Paris, encore Paris ! Et ses pauvres qu’on déloge des quartiers populaires, et ses racailles qui, dans les villages alentour, font peur !

Le souvenir de cet Empire est toujours présent. Notre époque a des relents de croupissante pensée, de mollesse doucereuse au coin du feu, d’une gueule de bois. Les gueules se ferment d’un côté, pour mieux s’ouvrir de l’autre, hargneuses. Les doctrinaires sans scrupules, jusqu’ici laissés dans l’ombre, crachent leur fiel en toute impunité, et leurs mensonges grossiers comme l’on hurle sur la place du marché. Ils réinventent l’histoire, les nouveaux historiens de l’Empire, ceux qui rêvent éveillés de revues militaires, plaines couvertes de sang, légion d’honneur gagnée sur un tas de chair humaine, en oubliant, les yeux grand ouverts, l’amateurisme et le mépris sur le champ de bataille : sans aucune honte, ils osent célébrer la liberté humaine, et 1848, « le printemps des peuples », sursaut européen des sans-riens, abattus coûte-que-coûte par des moins-que-riens. Ainsi fait-on, sous l’Empire, à jouir du rétablissement de l’ordre, et de l’arrêt du temps.

Zola est toujours là, dans la force de son œuvre d’homme et d’écrivain, qui ne semble plus devoir être célébrée aujourd’hui par les écoliers. Pourtant, Zola, le futur dreyfusard, le rédacteur flamboyant du « J’accuse », est toujours plus puissant, et les libéraux impériaux ne sont plus que des ombres. Quant aux historiens fantôches d’aujourd’hui, ils ne font que profiter d’une bonne occasion. Les morts de l’Empire sont bien morts, eux. Les libertés des uns a été le linceul des autres.

Nous aussi, le spleen du poète nous façonne, de jour comme de nuit, dans les rues désertes, ou bondées de la capitale : on se prend au souvenir d’un temps passé, trépassé par le temps et le méfait des hommes. La marche pensive, le rêve éveillé, la remémoration des cauchemars d’antan, c’est ce qui nous reste pour mieux combattre le libéralisme impérial, ce mélange de l’attente, jeté en pâture aux citoyens angoissés.

Nicolas Robert



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