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#4 peut-on encore parler d’art ?

Amours des villes, villes Africaines : en dribblant le routard...
(Amours de villes, villes africaines, Editions Dapper et Fest’ Africa, Paris, 2001)
par Edem Awumey

Pour Rigaud

Les Editions Dapper et Fest Africa viennent de publier Amours des villes, villes africaines (1), un recueil de textes sur les villes africaines. Il s’agit du point de vue de huit auteurs africains sur les cités de leur enfance, espoir et exil...

Le recueil donne à lire un premier témoignage de l’écrivain béninois Florent Couao-Zotti sur Cotonou, « sa P...adorée. » Entendre par P..., la ville-pute, amante aux meurs légères...Le propos de Couao-Zotti remonte à l’histoire de cette ville qui quémande à la mer capricieuse des bouts et flashs de vie tant il est vrai que le quotidien au-delà des petites joies s’habille de ruine et de rêve. Le rêve d’un Cotonou réécrite et relue en ’’bleu’’ ; une nouvelle cité crée par subversion de la laideur et du désespoir...

Pour le routard, passionné d’aventures et de découvertes exotiques, la lecture de ces ’’fragments de jour’’ laisse un arrière goût de déception. Impression d’avoir été floué par cette carte postale d’un kiosque parisien vantant les mérites, les beautés de la côte de Guinée. A l’envers du tableau clinquant d’une cité au soleil, apparaissent les ombres, les réalités objectives de la lutte pour la survie...

Les mêmes ombres traversent de part en part les récits du Togolais Kangni Alem (Photo de couverture : TiBrava depuis le réchauffement de la crise)ou le cauchemar-écrit du guinéen Tierno Monénembo (Conakry, Cité fantôme). TiBrava, la ville imaginaire de Kangni Alem étouffe - chaleur tropicale oblige !- sous la botte de milices roublardes, bouffonnes et cyniques. La ville revêt le destin, histoire au passé et au présent tronqués, d’une héroïne en quête des traces du père et de la mémoire. Une mémoire, un ciel en pointillés, car rien dans cet espace ne respire l’uni, l’harmonieux, le cohérent. A l’osmose du ciel et de la mer chantée au routard, se substituent les canons d’une cité en perte d’équilibre. Chez Alem, la ville tropicale apparaît au travers d’une douloureuse métaphore, l’image d’une chanson inachevée : « The Beautyful Ones Are Not Yet Born. » Sur un rythme jazzy, l’écrivain trace les notes orphelines d’une mémoire raccourcie, suspendue. Il écrit : « Et c’était vérité qu’elle avait du chien, cette musique suspendue comme un pressentiment entre la vie et une certaine idée de la mort. »

L’évocation de Conakry par Tierno Monénembo use des mêmes prismes de la décrépitude et de la déconstruction. Déconstruction de l’architecture physique et mémorielle : « Si la Guinée est un scandale écologique[...], Conakry est un scandale tout court. Le site se présente comme une verge nue, difforme et raide qui pénètre la mer avec une bestialité de loup et éjacule un chapelet d’îles qui font penser aux gouttes honteuses que déversent les marins de Brel, « en se frottant la panse sur la panse des putains d’Amsterdam, de Hambourg et d’ailleurs ». L’érotisme de la description n’est pas pour créer un certain effet de légèreté dépaysante, il insiste sur la réalité d’un corps urbain, humain et fictionnel éclaté, décousu. Uniques actants de cette fiction : des badauds galeux, des mendiants, des prisons....Au routard de fuir ou de saisir l’envers du miroir aux alouettes, le décor en carton ! IL n’y est toutefois pas obligé, et comme s’empresse de le préciser Nocky Djedanoum le préfacier, ces villes « que nous traversons guidés par ces écrivains, n’ont rien d’un catalogue touristique. Ce sont des villes de chair et de sang. »

On n’oubliera pas le beau texte de l’algérien Boualem Sansal :« Alger mon amour ». Un amour problématique -comme d’ailleurs toutes les passions- ; la ville aimée malgré les blessures, les déceptions, les ’’ratages’’ ; aimée « sur le plancher des vaches maigres ». C’est sur le même tableau d’un réel bouclé ou en boucle pour reprendre Sansal que le gabonais Ludovic Emane Obiang interroge Libreville sur les traces d’un personnage, Monsieur Paul aux projets sans cesse interrompus, repris, recommencés. Paul toujours à la bourre, en perte d’élan et de veine, symbolisant cette ville qui ’’ne démarre pas’’, qui remet son envol à plus tard. La lecture d’Amours des villes, villes africaines permet un constat : il y a sûrement du vrai dans les colonnes des magazines touristiques, comme il y a du blues et de la désillusion dans l’entre-monde des gamins de Dakar, Lomé, Djibouti, Niamey...

Saisir la ville africaine dans ses nuances et contrastes, tel est le message de Mongo Béti évoquant Yaoundé, la « ...capitale sans eau où il pleut sans cesse ». Ironique, Béti accentue l’incohérence, la ville assoiffée sous l’averse : « ...si l’inondation, écrit-il, sévit dehors, chaque orage entraîne bizarrement une coupure d’eau dans les foyers qui bénéficient de ce privilège[...] Au déluge biblique du dehors répond un sahara domestique. Etrange pays. » On remarque toutefois l’attachement de Béti pour sa ville ; la preuve, il y est retourné après quarante années d’un exil ininterrompu ! Ces récits, comme le réel, jouent des tours au lecteur et il suffit pour le comprendre de suivre le romancier sénégalais Boubakar Boris Diop dans son « Retour à Ndar-Geej » ; Ndar-Geej ou Saint-Louis du Sénégal...A l’avant du récit, l’image furtive de Saint-Louis dans la brume d’une cité mythique. Mais très vite, le vieux Pont Faidherbe se noie dans la poussière et le boucan des ruelles décrépies ; la ville mythique se dépoétise au fil des présents de la débrouille et des combines marchandes...

Clôturant au final cette série de textes à la fois lyriques et mordants, Monique Ilboudo du Burkina-Faso s’est voulue plus clémente lorsqu’elle nous parle de Ouagadougou, la capitale du cinéma africain qui offre un film où alternent crainte et espoir. Toute la poétique y est pour honorer l’étranger, mon routard férue d’exotisme , comme l’atteste d’ailleurs le nom de la ville qui signifie : « on nous a honoré ».

Amours des villes, villes africaines est une invitation au voyage, « Un long voyage à dos des mots » selon Djedanoum ; un parcours des souvenirs et des questions actuelles autours de lieux de mémoire. Car il offre au lecteur un regard averti en évitant le piège d’un exotisme outrancier. Le routard y trouve son compte au prix d’une traversée en tours et retours de l’Afrique, loin des schémas préétablis, sa bosse roulée de l’Endroit à l’Envers du parchemin tropical. Mais peut-être faut-il le rappeler, ces mots ne sont pas pour lui !

Notes :

1. Amours des villes, villes africaines, Editions Dapper et Fest’Africa, Paris,2001



© Edem Awumey / Organdi 2000-2007


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