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#6 le hasard

Hasard et littoral
Comment l’espace géomorphologique interroge la philosophie de Gilles Deleuze
par Hervé Regnauld

Introduction

Les géomorphologues considèrent l’espace comme l’objet d’une interrogation simple : est-il ordonné ou soumis au hasard ? Le postulat de l’ordre implique que le monde ait un ordre que le discours scientifique décode. Le postulat du hasard exclue qu’une science ait un pouvoir prédictif.

Les deux postulats sont faux. Il n’y a pas de hasard dès lors que la science est capable de prédiction. Mais il n’y a pas d’ordre pour autant parce que, si le monde possède un ordre, qui en est le responsable ? Un Dieu créateur ? Un processus d’évolution ordonné ? Une qualité propre du monde ?

La réponse implique une conception philosophique de l’espace, dans laquelle le rôle du Dieu peut être joué par n’importe quelle instance conceptuelle laïque. Il lui suffit de garantir une intelligibilité totale, donc d’expliquer le hasard, qui dans l’ordre physique des choses est, toujours, une mise en échec du savoir.

Espace, Hasard, Science et Philosophie ont des relations délicates. La réflexion qui suit a pour objet de traiter de ces relations en partant d’une constatation : il existe des sciences qui traitent de l’espace et du hasard et l’une d’elle est, spécifiquement, la géomorphologie littorale.

Cette science a la capacité d’être prédictive. Elle traite d’objets mus par des processus dans lesquels le hasard est moteur et explique pourtant l’évolution du paysage littoral. Justement parce qu’elle sait combiner les hasards de telle façon qu’ils donnent un résultat paradoxalement prédictible, elle assume l’originalité imprévisible de l’événement et construit une rationalité qui redéfinit le hasard. Elle pose donc le problème de notre conception de l’espace dont elle invite à penser qu’il devrait être débarrassé de son double discret (et kantien) qu’est le temps.

C’est à partir de telles exigences scientifiques que l’on peut se situer pour interroger la philosophie sur le thème de la place qu’elle accorde au hasard dans l’espace géographique. La philosophie de Deleuze est une des rares tentatives récentes de penser un espace et un événement capables d’assumer les modes actuels de pratiques scientifiques. La façon dont Deleuze construit son concept d’espace montre comment il tente de tenir compte de la science qu’il connaît, mais laisse percevoir aussi combien est regrettable son idée de la philosophie comme supérieure à la science. Il faut donc prendre acte de ses découvertes, mais aussi se tourner vers d’autres philosophes (Wittgenstein) pour envisager un chemin sortant du couple infernal et infantilisant « ordre/désorde », du dualisme archaïque « crise/calme » et des inerties idéologiques ordonnatrices et normatives encore posées sur de tels fondements.

Une science qui traite de l’impact d’événements aléatoires sur un matériel disparate : l’ordre est mis en cause

En schématisant on pourrait dire que le littoral est le résultat de l’action de forces discontinues dans le temps (des houles, des marées, du vent...) sur un stock de roches discontinues dans l’espace (du sable, des galets, des vases...). En apparence c’est de l’énergie qui s’affronte à une résistance et non pas un tracé délicat séparant l’eau transparente du sable mordoré.

a) Les processus impactent un matériel

Les forces qui agissent n’ont aucune sorte de régularité sinon celle que l’analyse statistique donne après coup à une série de données. La science hésite toujours à parler de hasard mais elle n’a aucun état d’âme à parler d’imprédictibilité.

Hasard et prédiction

Les houles sont des ondulations régulières de la surface de la mer, provoquées par un changement de pression atmosphérique. Elles sont similaires aux ronds dans l’eau qui suivent l’entrée d’une pierre lancée par un gamin dans un bassin. Si on pense un océan et qu’on imagine un anticyclone (ou une dépression) pesant (ou s’élevant) sur la surface en guise de pierre, on obtient des houles concentriques s’étendant à partir d’un centre générateur vers les extérieurs, les côtes. Quant à savoir qui est le gamin qui place les anticyclones et les dépressions... c’est la question du hasard et de l’imprédictibilité.

Statistiquement le problème est sans intérêt puisque l’on peut prédire qu’en Bretagne, en Irlande, en Galice, la dépression sera, plus de neuf fois sur dix, venue de l’Ouest (plus ou moins Sud) et dirigée vers l’Est (plus ou moins Nord), entraînant des houles de même direction (on sait annoncer les houles comme par exemple sur le site web de la NOAA).

La connaissance -expérimentale et accumulatrice- de l’ensemble des dépressions dispense alors d’une interrogation sur la cause -théorique et individualisée- de chaque train de houle arrivant sur le rivage et modelant la plage. Il y a donc imprédictibilité quant à la cause mais pas quant au résultat.

Du point de vue du résultat la prédiction est bonne. Du point de vue de la cause l’explication est incomplète. Pour lever l’imprédictibilité il faudrait dire pourquoi une dépression naît ici plutôt que là : pourquoi la boucle chaude du Gulf Stream dérive en marge de la dérive Nord Atlantique et provoque, à l’instant i0 une ascendance qui au lieu de s’amoindrir dans le temps, se renforce et engendre une dépression capable de traverser l’Atlantique. On peut envisager de savoir comment se forment les boucles déviantes du Gulf Stream si l’on connaît les variations de la vitesse des courants à l’amont, qui sortent par bouffées de l’étroit passage entre le continent et les Bahamas. Et pour connaître cela il faut apprécier les quantités, les vitesses des eaux qui entrent par le détroit entre Jamaïque et Mexique dans le Golfe, eaux qui sont en partie impulsées par les alizés qui eux-mêmes dépendants des anticyclones tropicaux... Chaque processus s’explique en partie par la connaissance d’un processus antérieur et spatialement décalé (qui est sa cause partielle) et qui s’explique à son tour par une série de processus localisés un peu en amont dans l’espace, qui eux-mêmes...

Une longue tradition philosophique incite, de cause partielle en cause partielle, à remonter à une cause première. Mais comment penser une cause première quand on est soumis à deux contraintes : ni dieu, ni lieu ? Seules sont recevables les explications physiques et seules sont satisfaisantes les explications qui ne repoussent pas à l’infini la cause à l’amont. Sur une terre ronde, l’amont c’est toujours du déjà vu ! Qu’est ce qu’un hasard sur une boule ?

Rapidité et lenteur

Sur quoi agissent ces houles ? Sur ce qu’elles trouvent quand elles impactent la côte : schiste ici, grés là, granite ou calcaire ailleurs, chaque roche donnant, une fois usée par les frottements de la mer, plus souvent des vases que des sables, ou des galets que des arènes, ou un mélange de tout cela.

Comment s’explique la disposition spatiale, la distribution de ces roches ? Dans un premier temps l’explication est simple : les roches sont là parce qu’un processus les y a mises en place. Si elles sont sédimentaires, elles ont été déposées : l’interrogation porte sur les agents de transport susceptibles de les avoir concentrées dans un bassin. C’est souvent un problème de paléo climatologie et de dizaines de milliers d’années (Dawson, 1992). Si elles sont cristallines, il faut plutôt s’interroger sur une tectonique, sur des conditions de pression et de température. C’est un problème de géodynamique interne sur des dizaines ou des centaines de millions d’années.

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Figure 1
Chaîne de l’Arrabida, au Sud de Lisbonne. Le replat correspond à un stationnement de la mer, il y a environ 125 000 ans, porté à 5 à 7 mètres de haut par la tectonique actuelle. Les grottes correspondent au niveau de la nappe phréatique d’il y a 125 000 et sont aujourd’hui érodée par l’eau douce qui ruisselle pour atteindre le niveau actuel de la mer

L’explication de la localisation des roches fait donc, dans un deuxième temps, appel à des instances causales sur des pas de temps de 104 à 107 ans, alors que les houles, le vent fonctionnent sur des pas de temps événementiels (la tempête, la surcote...) parfois inférieurs à la journée. Une partie de l’imprédictibilité (hasard ?) semble provenir du fait que deux systèmes de causes reposent sur des temporalités différentes de 4 à 7 ordres de grandeur... Comment ces deux systèmes causals s’imbriquent-ils ?

Les processus de morphogenèse littorale dont l’occurrence dans le temps est imprédictible (hasardeuse ?) ont une explication qui fait appel à un enchaînement mécanique de logiques spatiales (force, mouvement, trajet). Ils ont un impact sur du matériel dont la disposition dans l’espace est désordonnée (hasardeuse ?) mais pourrait s’expliquer si l’on disposait d’une parfaite connaissance d’un enchaînement temporel (phase tectonique, phase d’érosion...).

Cette apparente symétrie, qui allie, de façon presque kantienne, temps et espace comme instances causales et universelles, est réelle dans ses principes mais n’est pas totalement exacte sur le terrain. Le temps est en effet, en morphologie littorale, soluble dans la nature des roches !

Si une roche est très malléable (un sable) elle répond, en changeant de forme, très rapidement aux processus morphogéniques (houles, vents). Un sable de 6000 ans d’âge (comme c’est fréquent en Bretagne, Cocaign et al, 1996) peut être modelé en dune en quelques semaines alors qu’il était sous forme de plage auparavant.

Si une roche est plus compacte (des galets), elle répondra avec une inertie plus grande : des cordons actuels (à Ouessant) sont composés de galets âgées de 125 000 ans et ont été formées en 5 ou 6 000 ans (Morzadec-Kerfourn, 1995).

Si une roche est complètement rigide (un calcaire) elle affrontera les changements de niveaux marins en ne s’ornant que d’une faible encoche qui témoigne de la morsure légère qu’un stationnement marin éphémère (1000 ou 2000 ans) laisse sur une roche de plusieurs millions d’années (Pirazzoli, 1996).

La relation entre le temps (la durée de vie de la roche) et l’espace (la configuration spatiale, morphologique, que la roche possède) passe donc par l’intermédiaire d’un temps curieux, événementiel, celui du processus morphogénétique, qui semble pouvoir se concentrer en une forte tempête comme pouvoir se diluer en une usure lente selon qu’il frappe des roches inégalement résistantes... Si le hasard apparaît, c’est parce que l’on a encore l’habitude de penser en terme de cause et d’effet, et que, en conséquence, on pense en couple espace et temps. Il faut un avant et un après pour qu’une cause ait un effet, il faut un ici et un ailleurs pour que la cause agisse sur cet objet et pas sur celui là... Le hasard est alors la situation dans laquelle on ne sait plus, ni où, ni quand la cause aura un effet... Pourtant le travail scientifique est, en géomorphologie littorale, sorti de ce faux problème de causalité et de rationalité linéaire.

Au couple initial temps/espace se substitue un couple dérivé intensité/élasticité. L’intensité renvoie à la concentration du temps dans un événement fort tandis qu’élasticité, résilience, renvoie à la capacité d’encaisser du lieu. Et ce couple là n’est aucunement lié par une relation univoque entre deux grandeurs continues, mais par un agencement variable entre deux quantités discrètes...

b) Une mise en cause de la rationalité déterministe

La question du hasard est donc dépendante d’un système de pensée pour lequel la causalité est chronologiquement et spatialement univoque. Or les relations entre roches et processus morphologiques montrent qu’une logique explicative pourrait impliquer autre chose que la causalité linéaire, donc, peut être, une nouvelle idée du hasard.

Hasard et continuité

Une première étape pour éviter de lier espace et temps est d’explorer comment ces deux notions, sur le terrain, ne permettent pas de fournir une explication à un phénomène, bien qu’elles puissent servir à décrire son déroulement.

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Figure 2
Diagramme des phases, avec en abscisse la quantité de sable sur la plage (approche simplifiée par l’épaisseur en m), en ordonnée la vitesse de variation de cette quantité (simplifié, en cm/jour). Les points de 1 à 5 correspondent à 5 mesures entre Novembre 1996 et Mars 1997. Elles tournent autour de valeurs centrées sur l’intervalle (définit comme épaisseur/vitesse) : 3,5 - 4,5 m et +/-2 cm/jour

Un diagramme des phases peut être utilisé pour mettre en relation la variation de deux grandeurs. Sur la figure 1 il s’agit d’une plage près du Golfe du Morbihan (Regnauld et Louboutin, 2002 et site web du laboratoire CNRS Costel) dont la forme varie dans le temps. Pour simplifier, la forme est représentée par la position d’un point à la surface de la plage. C’est l’abscisse sur laquelle est reportée la position jour après jour. On considère cela comme un changement spatial. Le temps est représenté par une vitesse (en cm/jour) calculée comme la quantité de changement spatial entre deux mesures, divisée par la durée entre ces deux mesures. Assez curieusement le diagramme fait apparaître une « rotation » des points autour d’une situation moyenne (statistique et non pas réelle). Cela signifie que le changement spatial entretient avec le changement temporel une relation de voisinage et non pas de causalité. Si l’on part d’une situation à l’instant i0, toute situation à l’instant i1 sera quelque part à l’intérieur du « périmètre » ainsi défini. Peu importe où : la description sera numériquement juste tant que le point sera « au voisinage » du centre. Le nombre de situations étudiées est trop faible pour qu’on puisse calculer quelle est l’éventuelle ergodicité du système. Il est cependant très probable que ce mouvement soit chaotique.

Cette façon de voir les choses permet de représenter un « comportement » et de le prévoir, en tant qu’on sait déterminer au voisinage de quoi le résultat sera. Le diagramme ne fournit en aucun cas une explication, au sens « causal », qui dirait pourquoi le point se situe là ou ailleurs dans le voisinage. En revanche on sait expliquer pourquoi le résultat est à l’intérieur du voisinage et c’est lié aux conditions météorologiques. On trouve donc, avec cet exemple, un cas où la prédiction est possible, l’explication exacte et le résultat imprécis. Le hasard est donc, non pas un défaut (absence) d’explication, mais un défaut (inexistence) de causalité : il n’y a tout simplement pas, physiquement, de cause mécanique capable de répéter identiquement sur tous les grains de sables d’une plage les mêmes effets. Des lors que la répétitivité du processus n’est pas parfaite (elle n’est qu’une fiction théorique), il n’y a plus possibilité de penser un temps linéaire, donc causal...

Dans sa dimension spatiale le fonctionnement des processus littoraux est essentiel : c’est ce qui détermine la forme de la côte, ses mouvements... Pour éviter de les interpréter en terme de recul (dite catastrophique) ou de gain sur la mer (ambition poldérisatrice) il convient d’approcher le tracé de la côte comme un état dynamique (Regnauld et al, 2003) et non pas comme une forme géométrique.

Un long cordon de galet est exposé aux houles. Une tempête plus forte qu’une autre ou d’orientation différente, rompt le cordon, crée une brèche. Il y a discontinuité suite à un impact qui a dispersé du matériel. On peut modéliser numériquement ce fonctionnement. Il s’agit d’une intensité appliquée à un tas et le résultat est une dispersion dans un voisinage plus ou moins étendu. Certains fragments dispersés sont des petits tas de galets, d’autres des gros tas, mais tous plus petits que le tas originel. Statistiquement, il y a une bonne probabilité pour que les multiples petits tas occupent plus de surface que le tas massif et initial.

Cela signifie qu’il y une très forte probabilité que l’un au moins de ces nouveaux tas soit, à son tour, impacté par un événement qui n’a pas besoin d’être aussi fort que le premier (puisqu’il impacte un tas plus petit) pour disperser le matériel. Le matériel dispersé doit se répandre dans un espace où les tas sont nombreux et les vides rares... Il est donc très possible qu’il s’agrège à un tas pré existant.

Le mécanisme est donc simple et pour partie fractal. Dans ce cas il n’est probablement pas chaotique tant le comportement semble indifférent aux perturbations éventuelles. En effet, on arrive toujours au même résultat paradoxal : plus on fragmente un tas en tas plus petits, plus ces petits tas ont tendance à se fragmenter et à se reconstruire en tas plus gros... jusqu’à reformer un seul tas, continu, mais différent en forme et en position du premier.

Un cordon de galet continu n’est donc que l’expression instantanée d’une dynamique spatiale de tas mobiles destinés à s’agréger et à se désagréger. Orford (et al, 2002) a pu montrer que sur des pas de temps de l’ordre de 2000 à 3000 ans, un grand nombre d’accumulations de galets fonctionnaient de cette façon.

Il n’y a donc pas véritablement lieu de distinguer continu et non continu, pas plus qu’il n’y a de sens à penser l’espace comme discret ou compact. Les deux concepts sont efficaces pour un espace théorique, mais ils ne sont pas pertinents pour l’espace littoral qui est indifférent à la compacité comme à la fragmentation.

Raison et événement

Si le temps n’est ni linéaire ni causal, l’espace ni continu ni discontinu, comment construire un sens aux changements observés sur le littoral ? Il est en effet difficile d’exclure la possibilité scientifique de construire une histoire de la réponse du littoral au changement du climat. Nombre de données démontrent que les fluctuations du niveau marin sont liées aux variations de la température globale... A l’échelle macro (104 ans et plus) il existe une relative continuité dans la logique causale basique : climat chaud, dilatation de l’eau océanique et élévation du niveau marin. Climat froid, contraction de l’eau et stockage en glace sur les terres : baisse du niveau marin.

Nous sommes là confrontés à un problème d’échelle. Si l’on cherche à expliquer les variations de la mer avec un pas de temps de l’ordre de 10 000 ans on peut invoquer une logique déterministe et linéaire. Mais, en amont, si on veut expliquer la variation du climat, il faut expliquer la variation de la quantité de lumière arrivant à la terre, donc les causes des variations relatives des distances terre soleil et de l’axe de rotation sur l’écliptique... Il faut expliquer aussi comment la lumière est transformée en chaleur (par l’atmosphère entre autres). On retrouve, à l’échelle planétaire, le système causal de renvoi en renvoi déjà abordé auparavant.

Il faut aussi expliquer le changement du niveau marin à des pas de temps plus courts. Des travaux tendent à établir que des événements très brutaux pourraient le faire changer de plusieurs mètres en quelques jours : lors de la dernière fonte des glaciers nord américains (vers -10 000 ans) leur eau de fonte s’est accumulée dans les actuels grands lacs. Mais à un moment (effet de seuil) la quantité d’eau fondue a excédé la capacité de rétention des lacs et ils se sont vidangés, probablement d’un seul coup, par le Mississipi dans le Golfe de Mexique ! Voilà un événement original. Il en va de même avec l’assèchement de la Méditerranée il y a 7 millions d’années ou l’inondation de la Baltique par la mer....

Quels sens ont ces événements ? Sont-ils des « accidents » que l’on pourrait, par lissage, faire disparaître d’une histoire simplifiée sans que la direction dans laquelle l’histoire se déroule ne change ? Sont ils, au contraire, les marques de ce qu’il est sans objet de chercher un sens à la succession des événements, parce qu’il est inutile de chercher une direction dans laquelle le cumul des événements irait ?

Ces exemples demandent la mise en cause des idées classiques selon lesquelles temps linéaire et espace continu sont les cadres a priori nécessaires à l’existence d’une causalité rationnelle et prédictive. De même est aussi mis en cause l’existence du hasard comme initiateur d’événement non réductible à une causalité capable de le prédire.

Cette double mise en question a des conséquences fortes : elle interdit tout simplement à une loi rationnelle de se prétendre absolument universelle. In abstracto, et à l’intérieur d’un système donné, une loi logique est juste en toute circonstances. De « A implique B » on doit toujours déduire « non B implique non A ». Cette universalité du raisonnement logique est une des bases qui a fondé la légitimité de la physique à établir des lois pour les objets matériels qu’elle décrit. Mais l’universalité de la logique est une proprité de la logique, pas de monde des phénomènes.

Des que l’on quitte l’abstraction pour l’expérimental une même cause ne produit pas toujours les mêmes effets. Il ne s’agit pas seulement d’invoquer le chaos qui expliquerait la différence de conséquences par une infime perturbation initiale. Il s’agit d’une propriété de la matière qui est beaucoup plus importante encore : la matière n’a pas (à l’échelle qui intéresse la géomorphologie littorale) un comportement logique. Deux situations absolument identiques (sans différence initiale, même infime) ne produisent pas deux résultats semblables : la matière est capable d’inventer des comportement imprévus. Cela s’appelle un événement.

Il n’est pas utile d’interpréter cette capacité dans un sens vitaliste ou mystique. Il est certainement aventureux d’imaginer que la nature inerte (on parle ici de sédiment, de houles, de vent..) aie une quelconque forme de vie ou d’intentionnalité. L’hypothèse Gaïa est très délicate à manier sans dérive idéologique ou spiritualiste (1).

La position épistémologique qui voudrait se tenir à l’écart d’une telle dérive consiste donc à interroger le mode de rationalité qui provoque notre étonnement et non pas à questionner le mécanisme par lequel la matière inventerait un comportement. Pourquoi sommes-nous mal à l’aise lorsque la matière se comporte de manière imprévue, sinon parce que nous avons abusivement décidé qu’elle devait obéir, physiquement, au même type de logique que les idées dans une proposition grammaticale ?

Il est donc temps de penser un espace géographique nouveau, qui donne pleine place à l’événement sans lui imposer à priori une rationalité grammaticale.

Comment penser l’espace d’abord, la raison ensuite ? Comment poser la primauté méthodologique de l’espace (et de sa diversité) sur la raison (et son ambition normative) ? L’enjeu est tout simplement celui de la possibilité pour un monde divers de ne pas être soumis à une raison unique ! Les exigences que la pratique actuelle de la géomorphologie impose à cette démarche sont au nombre de quatre et se déduisent les unes des autres de la façon suivante :

Il faut d’abord découpler espace et temps, pour sortir d’une raison linéaire où la seule instance explicative repose sur la similitude entre deux couples avant/après et cause/conséquence. Deux mêmes causes n’ont pas forcément deux mêmes conséquences (exigence 1).

Il faut ensuite ne pas penser que le monde aie un sens propre et qu’il n’est pas sensé de lui en chercher un : les événements insensés peuvent survenir (exigence 2).

Il faut cependant attribuer un sens au discours scientifique pour qu’il soit discuté entre pairs et non pas érigé en dogme indiscutable (exigence 3).

Il faut, en conséquence, penser le hasard (l’événement insensé) sur un mode producteur de sens (exigence 4).

Une nécessaire relecture du concept d’espace : l’événement spatial deleuzien, ses apports et ses apories

Une partie du jugement scientifique négatif vis à vis du hasard vient de ce qu’il implique des événements imprévisibles, ou explicables seulement après coup. Le hasard renvoie donc au statut de l’événement. La survenue occasionnelle de faits non annonçables met en cause l’idée qu’une connaissance soit efficace. Si elle est en défaut, c’est soit parce qu’elle ignore tel paramètre, soit parce que la connaissance exacte et exhaustive d’un processus ne garantit pas que le processus se reproduira à l’identique. C’est le second terme de l’alternative qui est vrai : la logique mécanique qui décrit justement un processus est une forme abstraite de réflexion rationnelle, mais n’est pas une qualité intrinsèque du processus, ni une caractéristique propre du fait, qui, en conséquence n’est aucunement forcé à lui obéir !

Aucune philosophie actuelle ne s’est explicitement consacré à cet ensemble d’enjeux : événement spatial, mode de rationalité, survenue du nouveau... Cependant des réponses partielles existent chez Deleuze qui (cours disponibles sur le web, et Le Pli, 1987) tente d’élaborer une théorie liant espace et concept (Qu’est ce que la Philosophie, 1991). Il avait déjà proposé des analyses proches en 1972 et 1980 (L’Anti-Œdipe et Mille Plateaux).

Sa philosophie de l’espace provient d’une nécessité conceptuelle, destinée à permettre un double mouvement qui territorialise et déterritorialise, ou, ce qui revient à dire presque la même chose, une immanence qui permet le mouvement de flux codés et décodés. Du point de vue du code, l’espace est donc ce qui permet le cryptage comme le décryptage et, forcément, entretient quelque relation avec la possibilité même de la compréhension. De ce fait Deleuze doit proposer une conception de l’événement dans l’espace. Ses idées permettent de répondre, partiellement à certaines des 4 exigences formulées précédemment.

La définition que Deleuze donne du concept est extrêmement spatiale. Elle est exposée en divers points de son œuvre, en particulier dans le chapitre 3 de Mille Plateaux (pp. 53-94) et dans le début de Qu’est ce que la Philosophie ?.

a) Deleuze et le plissement

Deleuze part de l’idée que l’ensemble du monde (conceptuel) est assimilable à une sorte de chaos héraclitéen, comme s’il s’agissait d’un espace en 3D, à l’intérieur duquel flotterait, comme dans une soupe primordiale (mais non initiale), de la matière pensée : « matières instables non formées, flux en tous sens, intensités libres ou singularités nomades, particules folles ou transitoires » (MP, p. 54).

Pli et pensée

Dans ce chaos il apparaît des « stratifications ». La phrase exacte est « se produisait sur terre un phénomène très important... : la stratification ». Exprimé en langage géométrique il s’agit de faire passer un plan au milieu du chaos d’éléments répartis en 3D. Un plan en 2D c’est une coupe dans le volume en 3D. C’est aussi un plan qui va passer au travers de certains éléments tandis qu’il sera loin d’autres éléments. Il va donc en intercepter certains et les « capturer » : ils sont alors dits « codés et territorialisés ». La façon dont ils sont codés et territorialisés s’appelle un agencement et c’est (pour une approche simplifiée) ce que Deleuze nomme un concept. Le concept est donc un agencement, dû à un processus mécanique de stratification, qui fait passer un plan en 2D (comme une coupe) dans un chaos en 3D. Le concept est donc produit par une machine abstraite (que Deleuze désigne une fois par le mot « Oecumene », p. 66). La topographie du plan est tout sauf simple. Il faut l’imaginer comme une feuille froissée, nouée, repliée... et pas comme un simple plan horizontal. La topographie du plan est son « expression » tandis que la matière qui le constitue est le « contenu ».

De part et d’autre de ce plan de stratification il y a deux « couches », qui sont censées avoir une certaine épaisseur. Au sein de ces couches il peut se développer de nouveaux plans de stratification, des « épistrates », qui vont donner naissances à de nouveaux concepts.

A ce stade la construction de Deleuze est assez « géologique » puisqu’elle repose sur des notions géométriques très simples : désordre en 3D, ordre crée par le passage d’un plan, situation des éléments non interceptés par le plan comme étant soit au dessus, soit au dessous. Ils sont alors susceptibles d’être interceptés par un nouveau plan, plus ou moins sub parallèle au premier, et ainsi de suite. C’est une vision très « bassin sédimentaire » ! Elle va être compliquée par deux nouveaux types d’arrangements spatiaux.

1) Deleuze complique son schéma en utilisant une notion plus biologique, celle de rhizome. Un rhizome est, par opposition à une racine, un entrelacement étendu de croissances... C’est le système de prolifération des champignons alors que la racine est celui des arbres... Deleuze écrit que dans le plan de stratification et dans les épistrates il y a des plissement tellement complexes que ce sont finalement des « rebroussements », ou des nœuds. Ces nœuds sont alors une variante tellement originale du concept initial que ce sont de nouveaux concepts. Le rhizome c’est l’ensemble plan+nœuds et c’est l’image de l’ensemble de la pensée conceptuelle.

2) Deleuze complique enfin avec un modèle simple de centre/périphérie : « de la couche centrale à la périphérie, puis du nouveaux centre à la nouvelle périphérie, passent des ondes nomades ou des flux de déterritorialisation qui retombent sur l’ancien centre et s’élancent vers le nouveau » (p. 70). Les éléments voyagent de nœud à nœuds, se référant alternativement aux uns ou aux autres, comme centre ou pas. Un élément qui voyage en se déterritorialisant suit une « ligne de fuite ». Un élément dont la ligne de fuite rencontre un nouveau centre se re-territorialise.

Dans le plan ainsi compliqué de rhizome, de centres et de périphéries, on se repère en coordonnées. En longitude on utilise des rapports de « mouvements et de repos, de vitesse et de lenteur », en latitude on utilise des « affects intensifs sous tel pouvoir ou degré de puissance » (p. 318). Le concept se caractérise par une combinaison de mouvement et d’intensité. (C’est une conception philosophique assez proche d’un diagramme des phases).

Le concept deleuzien est donc construit pour éviter tout dualisme forme/substance, toute référence à une transcendance, et pour permettre de penser multiplicité, arrangement, processus. Le processus (machine abstraite de stratification) travaille la multiplicité (soupe d’éléments) et la dispose selon un arrangement qui fait sens (plan de stratification). L’expression est donc la configuration topographique de l’arrangement et le sens est immanent à l’arrangement, donc au processus. Il en résulte que l’espace est ce par quoi l’événement advient en tant que porteur d’un sens à décrypter. Nous avons donc une réponse à l’exigence 4 : le hasard (au sens d’événement scientifique encore impensé) est conçu selon un mode producteur de sens. Pour atteindre ce résultat, Deleuze a combiné, subtilement, un modèle de sédimentation, un modèle de diffusion latérale et un modèle centre/périphérie. Il est rare de concevoir le concept de manière plus spatiale !

Dynamique du pli

Un questionnement subsiste : quel mécanisme fait passer un plan à travers un espace 3D, et quel est le mécanisme de plissement ? Quelles relations ces mécanismes entretiennent-ils avec le temps et comment sont-ils compatibles avec un découplage espace/temps ? Il ne suffit pas d’invoquer une machine abstraite, il faut encore dire comment elle fonctionne ! Mille Plateaux n’est pas parfaitement clair à cet égard. C’est dans Le Pli que Deleuze donne une partie les réponses. Ce texte est éclairé par certains cours (voir 19/05/1987). Le pli y est définit comme double. C’est un motif, une manière d’être de la matière, et une force, une capacité autonome à se plier.

Pour Deleuze il n’y a pas d’un coté le pli et de l’autre une cause du plissement. Distinguer la cause de l’effet, c’est ouvrir la porte à une théorie des causes qui deviendrait métaphysique avec l’issue inévitable : une cause première... Deleuze conçoit donc le pli comme forme et comme activité. Le pli est à lui même son moteur parce qu’un moteur extérieur à lui même serait un appel à une métaphysique des causes. La question de la cause est donc écartée, celle qui se pose est maintenant celle du fonctionnement. Non pas pourquoi ça plie, mais comment ça plie ?

Ce qui est original chez Deleuze c’est qu’il confond (intentionnellement) la forme obtenue et le mécanisme morphologique. Le pli est par « nature » force de plissement, comme si tout ce qui existe n’avait de réalité qu’en tant que c’est plissé. Il n’y a de signification que parce que deux choses sont mises en relation l’une avec l’autre, comme deux endroits d’une étoffe se relient, par recouvrement, dans un pli. Tout ce qui fait sens n’a de sens qu’en tant qu’il y a rebroussement, nœud, pli...

Mais la nouveauté vient de ce qu’il y a des plis dans l’âme et des plis dans la matière. L’ensemble des plis de l’âme fait « expression » et l’ensemble des plis de la matière est ce dans quoi l’événement se réalise (cours du 19/05/87). Ils se correspondent par relation entre les plis de l’âme et les replis de la matière. Une instance « coud » les uns aux autres. La façon dont notre âme est plissée est notre manière d’être. C’est pour cela que Deleuze aborde le pli au travers de l’art baroque qui est, selon lui, un maniérisme.

Le sens du concept vient donc d’une approche topologique de l’espace, d’une cartographie très inspirée par la morphologie, tandis que l’être du sujet vient d’une approche formelle de l’espace, d’une manière d’être très inspirée par Leibniz. La « synthèse conjonctive » de ces deux approches est une façon de penser baroque et une manière d’être déterministe, deux états qu’il est difficile de comprendre ensemble, sinon en se souvenant qu’à ce stade de sa vie Deleuze pense un espace qui n’est pas seulement lisse ou strié, mais plissé et ce plissement a valeur presque ontologique. Il détermine jusque la subjectivité des hommes. C’est la nature même du sens qui l’impose. A partir de là, l’action des sociétés sur l’espace peut, bien sûr, lisser ou strier... mais c’est second et secondaire.

C’est de cette relation entre les plis de l’âme et les plis de l’espace qu’est déduite une séparation du temps et de l’espace. Ce qui, en effet, fait correspondre les deux plissements est de l’ordre de la durée, pas de la chronologie. Le temps ne vient donc pas mettre un ordre dans l’espace, mais le processus demande de se dérouler dans la durée. Le découplage espace temps ne nie donc pas la possibilité d’apparition du nouveau (l’espace n’est pas vu comme statique), mais il interdit une relation normative entre temps (classificateur) et espace (logicisé selon l’avant et l’après).

Deleuze le dit à ses étudiants et ses paroles de mai 1987 sont, de ce point de vue, significatives et émouvantes :

"ce n’est pas pour que vous le compreniez, parce que si je m’étais adressé à votre compréhension je crois que ce serait très obscur. C’est pour que vous sentiez quelque chose"

L’instance qui coud les plis (de l’âme) aux replis (de la matière) s’appelle « vinculum substantiae » et est une conception de l’événement :

"Un événement qu’est ce que vous voulez que ce soit sinon quelque chose qui nous fait nous tenir droit ou bien qui nous fait nous coucher. Quelque chose qui fait appel à une dignité."

La notion de dignité est essentielle. On est bien loin d’une instance métaphysique... Du mécanisme de plissement à ma manière d’être, ce qui est en jeu n’est pas une instance externe et autoritaire, mais une caractéristique interne à mon corps (ma dignité) qui doit être « sentie », à défaut d’être conceptualisée. Il s’agit d’un vaste enjeu : faire vivre dynamiquement l’immanence du souci de soi qui fait être (la dignité) et la multiplicité du mécanisme créateur de compréhension (le pli).

L’espace deleuzien a une utilité forte pour une démarche scientifique. Il est pensé comme processus, et non pas comme lieu. Cela institue un rapport original au temps : le temps n’est pas un extérieur, un double, un compagnon de l’ombre, le temps est, en tant que durée, immanent à l’espace (processus de plissement). Il est donc non essentiel, (non donné) mais procédural. Surtout, le temps n’est pas chronologie, c’est à dire ordre, hiérarchie ou préséance, il est au contraire principe d’apparition de l’événement, c’est à dire ce qui rend possible de multiples modes de territorialisation et déterritorialisation, de multiples géométries de plissement, de multiples agencements, de l’irrémédiablement nouveau, encore impensé... L’espace de Deleuze a donc quelqu’aspect héraclitéen et il permet de répondre aux exigences 1 et 4.

Cependant l’espace deleuzien laisse deux problèmes faussement résolus : l’espace reste producteur de sens et le statut du discours scientifique n’est pas parfaitement clair (Deleuze nie même que la science puisse produire des concepts, tâche qu’il réserve exclusivement à la philosophie !). Que Deleuze n’ait pas trouvé la solution conceptuelle à ce problème vient d’une aporie initiale : l’espace est pensé comme constitutif du sens. L’espace crée du sens, c’est à dire que l’objet non spatial n’a pas de sens... Cette restriction est utile pour éviter toute métaphysique du sens, ou de l’instance qui « coud » les deux faces du tissu pour en faire un pli... c’est un matérialisme que l’on peut accepter. Mais la difficulté vient de ce que des objets non spatiaux existent et ont une influence sur cet espace (la gravité pour expliquer la construction des dunes de sable par exemple). Accepter l’idée que tout « sens » soit spatial n’est pas, géographiquement, stupide. En inférer qu’en dehors de la spatialité il n’y a pas de concept possible, est, en revanche, discutable.

Un supplément fondé sur Wittgenstein et Gargani

La pratique de la géomorphologie tend à convaincre que le sens n’est pas dans l’objet étudié, ni dans le concept élaboré à son sujet, mais dans l’éventuelle relation qui existerait entre plusieurs concepts, significativement nombreux et porteurs de régularités statistiquement vérifiées. Le sens n’est jamais donné dans une théorie, le sens est construit dans une accumulation d’expériences répétant à peu près le même mécanisme (comme les houles à peu près semblables déplacent dans un voisinage limité des grains à peu près similaires). Le hasard est donc intrinsèquement un événement juste parce qu’il est immanent à la non exactitude de la répétition du phénomène...

La demande laissée en suspend par Deleuze porte donc sur deux enjeux précis. Il faut d’abord établir le statut de la spatialité comme processus réel mais comme non porteur de sens par soi (exigence 2). Il faut ensuite définir un sens qui ne soit ni irrationnel, ni spatial (exigence 3).

Un espace qui permet l’erreur

C’est dans le Tractatus et les Remarques Philosophiques que l’on trouve de quoi construire cette théorie de l’espace. Wittgenstein emploie un concept d’espace quand il traite de l’image. L’image lui est utile pour théoriser la relation entre le monde et la pensée. Si une proposition (une pensée rationnelle et organisée, selon Finch, 1995) est compréhensible c’est parce qu’elle « reproduit » la configuration spatiale des objets dont elle traite : « la situation spatiale de ces choses les unes par rapport aux autres exprime alors le sens de cette proposition ». Il y aurait une isomorphie entre la disposition spatiale du réel et l’organisation de la pensée. La pensée serait une sorte d’image mentale « l’image logique des faits est la pensée ».

L’espace est donc implicitement nécessaire pour que 1. les faits (objets de science) soient distincts les uns des autres (non confondus ou superposés), 2. la pensée puisse imager les faits sans confusion. Autrement dit, il est nécessaire que la factualité ait une forme (Bouveresse, 1987, page 117) pour que le sens d’une proposition existe. Il faut aussi que la pensée (image logique) aie la capacité à spatialiser ce qu’elle pense. Ce n’est donc pas seulement le monde rationnel qui est étendu, ni seulement la pensée qui est spatiale, c’est également à proprement parler la possibilité du sens, puisque la spatialisation des faits est nécessaire mais pas suffisante. Ceci est une très grande différence avec Deleuze.

La spatialité des faits dans l’image ne garantit pas, en effet, à elle seule un sens. Elle en est seulement condition. Il faut encore que la disposition spatiale soit logique et non pas « aléatoire ». Le rôle du hasard devient donc important.

C’est ce qu’exprime Wittgenstein en demandant combien de grains de sable faut-il pour faire un tas ? (p. 250). Pour que le mot tas soit employé il faut en effet que l’on ne puisse pas dire 3 ou 7 ou 10 grains (auquel cas on les dénombrerait comme une série et non un tas), mais il faut également qu’ils soient disposés en une forme plus ou moins pyramidale (une dune) et non pas répandus comme une couche (un banc intertidal). A partir de quel nombre de grains pense-t-on à une pyramide plutôt qu’à une strate ou à un dénombrement ?

L’important n’est pas de répondre à la question, mais juste de comprendre que, quelque soit la logique formelle et spatiale de l’image (pensée), cette logique ne suffit pas pour produire une signification univoque. Il faut un supplément : la capacité de la logique à être exactement la description de la situation spatiale et non pas une simple coïncidence. Ce supplément c’est le hasard qui fait qu’avec 23 grains on comptera (jusqu’à 23) tandis qu’avec 24 on ne comptera pas et on dira « un tas ». Le hasard (qui dans ce cas est une erreur de calcul, pas un défaut du monde) est bien une question de discours subjectif !

Une approche kantienne serait de dire que la logique spatiale est un a priori, organisateur du monde et intuitioné par le sujet. Wittgenstein pense tout à fait autrement. Il n’y a pas d’a priori. Il y a une logique, qui est l’usage habituel que nous faisons des mots, et à partir de cette logique, nous avons pris l’habitude d’organiser notre pensée en correspondance avec notre vue et notre capacité à dénombrer. Ce qui est premier c’est le langage qui fait que deux hommes parlent et que, par conséquent, ils pensent. La logique est ce qui se construit dans l’usage des mots, dans la grammaire. C’est ce qui conditionne notre capacité à penser. Il y une sorte de nature linguistique dans l’image (pensée) et de nature picturale dans le langage (rationnel) parce que l’usage les a construit en même temps dans les relations que nous faisons entre le vu, le dit et le pensé. C’est ce qui conditionne nos sens et fait que nos perceptions ne perçoivent pas l’univers mais des faits filtrés par notre usage de la grammaire et du calcul. Il en résulte un espace qui est la condition formelle de la connaissance mais qui est non déterminant quant au sens qu’elle produit (puisque l’erreur est possible). Fondamentalement, Wittgenstein est très idéaliste, mais, interprété depuis la pratique actuelle de la science, il donne l’idée d’une pensée de l’espace dans laquelle l’erreur réside dans le locuteur, et ne peut pas être imputée au monde comme hasard... Nous avons donc ici un espace qui établit la spatialité de la factualité, mais pas celle de la signification (exigence 2).

Arrangement spatial et production de sens

Comment concevoir un espace tel que la signification soit dans le discours qu’on tient à son sujet ? Autrement dit : comment produire un discours scientifique sur l’espace si l’on a d’abord exposé que l’espace n’avait pas de sens ?

On peut d’abord, en suivant une recommandation de Gargani, se garder de penser la vérité sur le mode de l’être (permanent dans le temps) et tenter au contraire de la concevoir selon le paradigme de l’interrogation rationnelle. On peut passer ensuite à la construction d’un savoir sensé par mise en ordre des réponses ponctuelles aux questions. Le processus de fabrication du savoir serait alors semblable au schéma suivant :

-  interroger (1) ,

-  trouver une réponse ponctuelle rationnelle (i.e. numérisable : on appellera cela une donnée spatiale brute, qui peut très bien être un fait de hasard !)(2) ,

-  mettre en cohérence des données par diverses méthodes (numériques ou pas)(3) .

-  le sens produit vient de l’arrangement mis dans les données. Gargani explique (p. 73) :

"car ce n’est nullement au concept d’identité qu’il appartient de diriger et de déterminer les objets auxquels nous avons à faire ; bien au contraire, c’est aux opérations constructives des objets qu’il appartient de déterminer leur identité"

Le sens ne vient ni de l’espace brut, ni de la donnée ponctuelle. Aucune donnée, même spatiale n’a d’identité. Le sens vient après qu’une méthode d’étude, une opération constructive, a inventé du nouveau (non identique à l’ancien déjà connu). Ce « nouveau » a pour seule exigence d’être capable de justifier une logique par laquelle la science appréhende les données. La géomorphologie n’est pas l’étude de l’espace, c’est le traitement de données par des méthodes de spatialisation.

Ce type de démarche implique que l’on fasse le deuil d’un attachement particulier à un espace précis. Il n’y a pas de lieu qui ait du sens plus qu’un autre. Le discours crée du sens par l’interrogation, celle-ci ne peut avoir de portée scientifique que si elle est commune à plusieurs espaces. Ce qui n’interroge qu’en un seul lieu n’est qu’un effet local d’une subjectivité particulière dont la science ne peut tirer profit : ce qui n’est vrai qu’une fois, ne peut être donné que comme exception et ne peut pas faire l’objet d’une étude utile pour d’autres lieux. Une science de l’espace ne peut donc pas penser quoi que ce soit qui s’apparenterait à un localisme. On ne peut pas penser un lieu comme porteur de sens. C’est un point considérable : il rend impossible que l’on puisse encore lier l’identité et le lieu, sauf à accepter que cette liaison soit hors de toute justification scientifique.

Si le savoir vient de la logique par laquelle on réarrange les données, il faut cependant éviter de faire de la méthode d’arrangement une instance autonome de vérité. Il est dangereux de faire reposer le vrai sur la vérité d’une méthode : elle tourne vite au dogme méthodologique !

Il convient donc de penser la vérité du discours sur l’espace sur le mode de la survenue dans le discours scientifique d’un nouveau comparable à ce qui survient de nouveau dans l’espace. Ou encore concevoir une relation entre espace et discours sur le mode de la coïncidence entre deux jeux de processus semblables : l’espace se plisse sans cesse et n’a de réalité qu’en tant qu’il est processus, de même le discours crée, au risque de l’erreur, des savoirs nouveaux en réarrangeant des savoirs déjà acquis. C’est le fonctionnement « événementiel » de l’espace qui impose à la raison le modèle interrogatif « hasardeux » de création du concept (exigence3).

La science qui parle de l’espace n’est donc pas un corpus de savoirs ou un inventaire de faits, mais une production de nouveaux algorithmes de mouvement, de mobilité... La géomorphologie n’est pas l’inventaire des lieux et des choses (ce rôle est dévolu à la cartographie descriptive) mais l’invention des explications du renouvellement de l’espace. Il n’est alors plus question de hasard au sens où il était entendu auparavant. Mais il est question d’un hasard spatial nouveau, objet de recherche. La géomorphologie invente la raison de ce qui, factuellement spatial, n’a pas encore d’explication. Les géomorphologues ont l’impensé en tête, parce qu’ils sont chercheurs fabriquant de la pensée rationnelle au sujet de ce qui survient, spatialement et de façon imprédictible.

Conclusion

Les exigences conceptuelles pour penser le hasard spatial scientifiquement étaient au nombre de quatre :

Il faut découpler espace et temps, pour sortir d’une raison linéaire. Pour ce faire on utilise le concept deleuzien de pli, qui renvoie à une procédure morphologique dont le déroulement est une durée intensive, et n’a aucune justification à rendre à un temps, une chronologie, une succession d’instants semblables comparés les uns aux autres. Immanent à l’espace est le mouvement, pas la mesure !

Il faut ensuite ne pas penser que le monde aie un sens propre et qu’il n’est pas sensé de lui en chercher un : les événements peuvent ne pas être, entre eux, interdéterminés ou identiquement répétés.

Il faut donc accepter de n’attribuer de sens scientifique qu’au discours et pas au monde. Au thème déjà présent chez Hume, Wittgenstein apporte une réponse nouvelle : l’espace a une capacité à influencer les sens, mais les sens ne fabriquent pas du sens sans qu’une raison ne s’en mêle. Cette raison dépend exactement de notre capacité à compter et à agencer des mots. Elle n’est donc pas personnelle (ne peut pas fonder un sujet) mais elle est efficace : commune à ceux qui comptent avec les mêmes bases et parlent avec la même grammaire.

Il faut, en conséquence, prendre le hasard sur un mode créatif, non pas ce qui expose l’incapacité de la raison prédictive, mais au contraire ce qui fait fabriquer, dans la science comme dans l’espace, avec de l’impensable du pensé.

Note

1. L’hypothèse Gaïa stipule que la biosphère est capable de s’ajuster continuellement elle-même afin de conserver à la Terre sa santé, c’est-à-dire sa capacité à maintenir la vie. Elle y parvient en manipulant l’environnement physique et chimique (Hypothèse formulée par James Lovelock en 1969).

Bibliographie

Sites web

Cours de Deleuze : http://www.webdeleuze.com

Prévision des houles : http://polar.ncep.noaa.gov/waves/main_int.html

Site laboratoire CNRS Costel : http://www.uhb.fr/sc_sociales/Costel/herveregnauld.htm

Articles et Ouvrages

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© Hervé Regnauld / Organdi 2000-2007


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