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#6 le hasard

A la dérive

par Matthieu Geoffray

Je sors d’une visite imaginaire dans un monde de papier. Combien de fois faut-il plier une page pour atteindre la lune ? Combien de mètres carrés d’un parc d’attraction peut-on figer dans un théâtre parisien ? 11000. Edité en 1989 pour la première fois, ses stocks bien vite épuisés ne furent momentanément renouvelés que lors d’une deuxième édition en 1991 -il en circule encore sous le manteau, toujours en quatre langues (1) .

C’est un monde de papier qui se lit mais qui ne se laisse pas emporter chez soi, qui se parcourt au rythme des pages d’un livre mais qui jamais ne se referme. D’une bulle à l’autre, magnifiques attractions confinées, s’entrechoquent les énigmes : ce n’est qu’après leur secret révélé que l’on est admis à la case suivante de notre choix (2).

Chez les Monstroplantes, on découvre une jungle à la machette, aux Triangle des Bermudes tout a disparu, aux Cités d’Or on se bat contre les fantômes au pistolet laser, Gogo Gadget accepte de se faire démonter rouage après rouage, les Tuniques Bleues se laissent photographier en notre compagnie et Yoko Tsuno nous invite à bord de son vaisseau. Montez et tenez-vous bien à votre siège avant qu’il ne vous propulse au dernier étage, dans la demeure du dragon, univers inversé où les stalagmites descendent quand les stalactites fondent. Quand les fleurs et les plantes défient les lois de la gravité, l’invitation à l’exploration du bout des doigts se fait plus insistante.

Et le piège se referme : c’est du papier que l’on froisse, du carton-pâte qui se déchire sans effort. Et que disent les fiches des techniciens ? Il manque de l’eau dans la piscine. Les cordes ne supportent pas le poids des enfants. Les armes sont déficientes face aux fantômes. Un monde de papier où rien n’est fait pour fonctionner... Et que penser de ces squelettes abandonnés au fond d’une case ? Malheureux financiers ayant soutenu cette utopie, il ne reste d’eux que leur nom écrit au feutre sur des chutes de papier glacé. Luisant comme l’écran numérique, écrin moins périssable qui succède à celui abritant pour encore peu de temps cette douce folie, définitivement hors du temps (3).

Folie dont on s’extrait par le haut, pour un spectacle aussi évanescent qu’impérissable justement. Le paquebot Beaubourg flotte sur une mer en zinc, rouge de cheminées en tuile. Le Sacré-cœur s’illumine. La Défense et la Tour Montparnasse, rigidement accoudées au bar, s’émerveillent de la danse de la Tour Eiffel, tandis que devant elle les orgueilleux dômes couverts d’or lui font des révérences. Avant que cette autre Grande Dame ne tire la sienne, blottissez-vous au creux de ses flancs marqués et laissez-vous hisser au-dessus des flots. Les barques en papier prennent l’eau, comme les illusions dont on se berce, mais elles vous portent vers d’autres rivages.

MG Paris, le 19/09/2003

Notes

1. Jusqu’à fin 2005 (au mieux) il est possible d’apprécier une visite guidée. Appelez la Gaîté Lyrique au +33 1 44 59 69 97 (http://www.la-gaite-de-paris.info/).

2. A l’instar de l’exposition temporaire (puisque mise en abîme en ce même lieu) de Stéphane Espinosa, le choix des attractions citées s’est fait de façon aléatoire, méthode secrète du souvenir. Et sans doute en hommage au rédacteur imaginaire de la Loterie à Babylone (J.L. Borges, 1983, Fictions, Gallimard, coll. Folio), « moi-même, au cours de cette hâtive déclaration, j’ai su défigurer certaines splendeurs, certaines atrocités » (p.68).

3. La Gaîté Lyrique devrait être reconvertie à partir de 2005 en Centre des Arts Numériques. A cette mort programmée, Stéphane Espinosa a ténté de remédier par l’édition d’un CD-Rom interactif. Un jeu, toujours...



© Matthieu Geoffray / Organdi 2000-2007


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