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#6 le hasard

Denis Grozdanovitch : Petit traité de désinvolture
Editions Corti, Paris, 2002
par Rémy Dorient

1.

Denis Grozdanovitch possède un petit carnet noir dont il ne se sépare jamais. Il aime Léautaud, Kerouac, Isaac Babel. Il pense que le monde actuel est un « tranquille désastre » bien que l’on ne sente jamais chez lui l’humeur dépressive ou mélancolique qui, chez d’autres, découlerait d’un tel constat. Il traverse l’existence en spectateur ou en touriste, comme on voudra. On a du mal à l’imaginer travaillant et c’est pourquoi l’on s’étonne de se retrouver à lire ce petit traité de désinvolture. C’est qu’il a dû souffrir, ce lecteur oisif, non seulement pour rassembler ces textes épars mais aussi : pour les écrire, tout simplement.

Comment situer Grozdanovitch ? Le faut-il d’ailleurs ? N’est-ce pas là succomber à la tentation que tout son livre dénonce en nous pointant du doigt, sans méchanceté, comme en passant, « nous autres parisiens du début du XXIème siècle, quasiment incapables d’éprouver encore la simple, toute simple sensation d’exister » ? Son livre fait penser parfois aux Déjeuners de soleil de Léon-Paul Fargue (1942). Sa personnalité, telle qu’elle transparaît discrètement dans ses textes, le rapproche aussi de l’auteur du Piéton de Paris. On songe à cette constellation d’écrivains qui célèbrent la paresse. A Georges Perros, par exemple, dont il semble partager la position (l’enviable position) de spectateur à l’écart. On pense aussi parfois à Baudelaire et à ses poèmes en prose, à Baudelaire qui déambule dans Paris en proie au spleen de la grande ville anonyme. Grozdanovitch écrit en marge de la comédie et du grand cirque quotidien. Il n’aurait aucun mal à signer des deux mains, semble t-il, l’Apologie des oisifs de Stevenson ou L’éloge du repos de Paul Morand. Plus proche de nous, son livre flatte l’amateur des « moins que rien », mouvement littéraire toujours vivace lancé il y a quelques années par la NRF de Bertrand Visage. Mais son livre se suffit à lui-même : un dilettante ne va plus à l’école. L’Imbécile de Paris, mensuel dirigé par Frédéric Pajak, l’accueille aujourd’hui dans ses colonnes. On n’est guère surpris de le voir ici côtoyer Roland Jaccard (auteur d’un récent Journal d’un oisif) et Philippe Muray, avec lequel il partage un rapport distancié et critique (quoique moins féroce et moins systématique) avec son époque.

2.

Les présentations étant faites, voyons l’objet du délit d’un peu plus près. Il y a évidemment de la désinvolture dans ce livre et beaucoup d’esprit aussi. C’est un recueil de textes à première vue disparates, relativement brefs (une dizaine de pages) mais qui expriment une sensibilité particulière, celle d’un promeneur de l’existence, un dilettante qui observe le monde alentour. En fait, l’ouvrage se lit comme une suite de variations. Ce sont tantôt des notes de voyages, tantôt des notes de lecture. Des chroniques, des critiques, le récit d’impressions personnelles et de souvenirs. Denis Grozdanovitch aime les longues randonnées solitaires en forêt, les pique-niques dans les îles, les dimanches interminables à la campagne. Il ne s’embarrasse pas des idées à la mode et marche à contre-courant. Cultivé, sa prose est élégante, ses mots choisis. Les citations, nombreuses, sont toujours appropriées, et suggestives.

J’ai parlé de variations. Je dois aussi évoquer le thème qui les unit : l’éloge de la vie décalée, oisive, à rebours des grands marchés de dupe, lugubres et dévastateurs en quoi consiste de plus en plus, selon notre auteur, la vie des êtres humains. Retiré des courts de tennis sur lesquels il connut la gloire autrefois, il fait l’éloge du dilettantisme qu’il traque un peu partout et surtout dans les endroits les plus inattendus.

3.

Si l’ensemble peut paraître parfois inégal, son meilleur texte, me semble t-il, s’intitule « Les Tueurs de temps ». C’est un texte assez long (une trentaine de pages) dans lequel il explore les différents modèles de vie désinvolte, passée à l’écart des grandes machinations. Cela commence par une après-midi à la cinémathèque de Chaillot en compagnie d’une bande de vieux cinéphiles un peu décatis, « barbus, négligés, vêtus de leurs vieux manteaux avachis où restent accrochés des brins de tabac, pipes au bec ou mégots à moitiés éteint pendouillant à la lèvre inférieure, étranglés par des cache-col râpés et sales, tire-bouchonnés autour d’une cravate couleur de vieille pellicule... ». On lit la suite comme on déambulerait dans une longue et tortueuse galerie de portraits ou de miroirs empoussiérés. On y croise, outre ces « amateurs de rêves », les joueurs d’échec de l’académie Roger Conti qui manigancent au milieu des accros du billard et des éternels brasseurs de cartes. Et puis on fait la connaissance des « banalistes » qui se donnent rendez-vous dans la ville au hasard, sans motif précis, ni obligation de s’y rendre. On s’initie à la philosophie désenchantée des sages chinois. On finit par les animaux. Bref, on est introduit dans « l’univers parallèle » où l’on s’adonne, « retranché du monde ordinaire » aux activités les plus débonnaires, les plus lentes, les plus inutiles. Bienvenue dans le monde des « excentriques et des originaux ».

4.

Dans un texte sur Isaac Babel, il précise la finalité profonde et limitée qu’il assigne à la littérature : « constituer au fil du temps une société idéale d’âmes sensibles (selon l’expression de Stendhal) lesquelles, jusqu’au cœur des plus éprouvantes circonstances et des pires tribulations -réelles ou imaginaires-, prennent le temps de consigner sur des carnets leurs émois, leurs observations et leurs pensées, afin de les communiquer à d’autres -fraternelles et compréhensives dans les lointains de l’espace et du temps -au sein de ce monde perpétuellement ravagé par l’activisme renaissant des médiocres et des brutaux. » Pour Grozdanovitch, la littérature est un des derniers lieux où l’on peut cultiver une certaine forme de désinvolture. La désinvolture, c’est-à-dire l’exact contraire du mode de vie accéléré et asservi des contemporains.

5.

Un dernier mot sur son goût des rencontres.

Il y a des jours où, alors que vous êtes empêtrés dans le plus fatidique des embarras pratiques, que la mécanique se détraque devant vous comme dans un film de Jacques Tati, de très belles femmes sorties toute fraîches d’un joli songe viennent s’asseoir près de vous et vous murmurent à l’oreille « que la meilleure des stratégies, dans l’existence, c’est de ne pas chercher à résoudre les problèmes, mais de les laisser dormir ». A-t-on jamais conçu de stratégie plus délicieuse ? Osons le mot : elle est exquise.

Ouvrages cités :

Léon-Paul Fargue, (1996) Déjeuners de soleil ; Gallimard, l’Imaginaire.

Léon-Paul Fargue, (1993) Le piéton de Paris ; Gallimard, l’Imaginaire.

Roland Jaccard, (2002) Journal d’un oisif ; PUF, Perspectives critiques.

Paul Morand, (2002) Eloge du repos ; Arléa, Poche.

Robert Louis Stevenson (2001), Une apologie des oisifs ; Allia, Petite collection.



© Rémy Dorient / Organdi 2000-2007


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