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#4 peut-on encore parler d’art ?

Philippe Jaccottet : L’art de l’esquisse

par Rémy Oudghiri

« La musique, les états de félicité, la mythologie, les visages travaillés par le temps, certains crépuscules et certains lieux veulent nous dire quelque chose, ou nous l’ont dit, et nous n’aurions pas dû le laisser perdre, ou sont sur le point de le dire ; cette imminence d’une révélation, qui ne se produit pas, est peut-être le fait esthétique.  » (Jorge Luis Borges, Enquêtes)

 

 

1.

A l’écart, loin des villes et de l’agitation, on est sensible, comme un enfant, aux signes les plus anodins, les plus frêles, les plus fragiles. On est capable de percevoir des correspondances entre le pépiement des oiseaux et le murmure des ombelles dans le vent. Les poèmes et les proses de Philippe Jaccottet sont ces observations et ces notes retirées au silence d’un lieu de retraite. Sa poésie : une poésie de l’accueil et du retranchement. Accueil et retranchement : les deux vont ensemble et ne se conçoivent pas l’un sans l’autre. Pour accueillir ce que le monde, dans sa fragilité et son mystère, cherche éventuellement à nous dire, il faut se retrancher à l’abri du silence, abandonner les vanités d’une vie passée auprès des hommes, attendre, attendre encore, attendre toujours, laisser les mots apparaître, disparaître, réapparaître avant de s’assembler enfin en minces fragments de poésie. Et ces fragments que l’on a recueillis au terme d’une longue patience, il faudra retrancher encore comme fait du sable, de la pierraille et de la boue le chercheur d’or.

Fuyant les simulacres urbains, Philippe Jaccottet est en quête d’ « autre chose ». Car il y a autre chose que la réalité vue à travers nos yeux. Il y a autre chose que la réalité entendue par nos oreilles. Cet «  autre chose », qui surgit tout à coup au cours d’une promenade, est, depuis l’origine, l’objet de sa poésie. Ce qu’il note, au gré de ses errances dans des « cahiers de verdure  », il n’est jamais sûr de l’avoir entendu, ni de l’avoir aperçu tant cet « autre chose » est fugitif. On n’est jamais sûr de rien : la poésie de Jaccottet est une poésie du «  peut-être ». Elle fait penser à ces statues vivantes que l’on rencontre parfois sur les ponts de Paris et dont la réussite dépend presque exclusivement du temps que durera leur immobilité. Le poète, lui aussi, ne doit pas bouger ; être là, simplement, pour percevoir un peu de la lueur du jour et, s’il le faut, oublier jusqu’à son existence même :

« L’attachement à soi augmente l’opacité de la vie. Un moment de vrai oubli, et tous les écrans les uns derrière les autres deviennent transparents, de sorte qu’on voit la clarté jusqu’au fond, aussi loin que la vue porte ; et du même coup plus rien ne pèse. Ainsi l’âme est vraiment changée en oiseau. » (La Semaison)

 

 

2.

J’ai découvert les poèmes de Philippe Jaccottet à peu près à la même époque que ses critiques de la poésie. Je me souviens très bien des essais qu’il a consacrés, entre autres, à René Char et à Saint John Perse dans L’Entretien des Muses. Je m’en souviens car ce qui m’avait surpris à l’époque était la lucidité avec laquelle il procédait à la démystification de ces deux idoles. Rétrospectivement, je m’aperçois que ce qu’il reprochait à leurs oeuvres respectives décrivait en négatif son propre art poétique. Il estimait que tous deux avaient outrepassé les limites de ce que le langage autorise à la poésie. A le lire (et pourtant Dieu sait que Jaccottet n’a rien d’un procureur) on sentait qu’il les jugeait coupables d’avoir voulu trop en dire en boursouflant leurs vers d’ornements inutiles et clinquants. Ils avaient étouffé dans l’artifice la pureté de l’élan initial. Evidemment, reconnaissait Jaccottet, le poète doit s’élever au-dessus du médiocre et prendre de la hauteur. Mais ce faisant, ajoutait-il aussitôt, il court le risque d’aller trop haut. Ainsi, chez René Char, « le pur court le danger du trop pur » . « Trop de beauté (un trop à peine pondérable) ne chasse t-elle pas la beauté ? Comme trop de hauteur la hauteur ? » (L’Entretien des Muses). Le bavard est l’ennemi du poète.

Il faut lire les critiques de Philippe Jaccottet pour comprendre en quel sens son souci d’une parole juste et rare (rare parce que juste) est à la source de son oeuvre. Des auteurs qu’il admire, il sait dire les moments de grâce, de même qu’il n’occulte jamais ce qui le gêne (y compris, du reste, dans ses propres poèmes). Il est conscient que la poésie est toujours à recommencer, que rien n’est assuré une fois pour toutes, que des dangers guettent l’écrivain qui se livre de trop près aux séductions du langage. Au fil de ses lectures s’exprime ainsi son goût pour «  la poésie qui vient d’en bas, et non d’en haut, vers des paroles plus sourdes qu’éclatantes  ». Sa propre pratique des haïkus illustre cette quête d’un art modeste qui se remet en cause, pour ainsi dire, à chaque tentative. Il y a toujours, chez Jaccottet, une sorte de discrétion, celle de ce passant frêle qui craint d’assombrir par ses propres pas le peu de soleil que veut bien lui offrir le jour :

« Les maîtres japonais du haïku, qui saisissent au passage une lumière dans l’impermanence et qui donnent au plus frêle le plus de prix et de pouvoir, ne sont pas des mystiques ; on ne songerait pas à dire d’eux qu’ils «  brûlent », ni même qu’ils gravissent des cimes. Ils me rappellent plutôt ces domestiques, dans L’homme de la scierie de Dhôtel, qui, en nettoyant l’argenterie ou les verres de leurs maîtres, y voient soudain se refléter l’éclat pur d’un jardin. » (Notes du ravin)

 

3.

Quand j’ouvre un livre de Philippe Jaccottet, me revient très vite en mémoire, après une ou deux pages seulement, cette phrase de Borges, dans La muraille et les livres, évoquant l’art comme « cette imminence d’une révélation, qui ne se produit pas ». Citer ces mots de Borges à propos de Philippe Jaccottet, c’est sans doute une des plus belles manières non seulement de saluer son oeuvre, mais aussi, plus simplement, de dire ce qui la caractérise au plus près : un cheminement obstiné, ponctué de haltes brèves, où quelque chose se passe mais que l’on n’est pas sûr de savoir ni même de vouloir dire. Les poèmes et les proses de Jaccottet sont écrits dans une langue simple, modérée, retenue, concise, qui tâche toujours d’éviter le débordement, la trahison, l’aggrandissement. Dans tous ses textes, en particulier ceux de la dernière période, sa réserve n’est autre que la crainte de recouvrir par trop de mots la sincérité de ces instants de transparence. Dans ses cahiers de la Seconde Semaison, ou dans ses Carnets, règne un doute permanent, qui n’est pas celui du sceptique, ni celui du rhétoriqueur, mais celui d’un homme en quête d’authenticité et qui, dans l’incertitude, s’abstient de figer l’expression. Et c’est bien cela que, dans L’entretien des Muses, il a reproché à René Char ou à Saint-John Perse. Sa critique du « maniérisme » en poésie comme dans la peinture est un refus de l’approximation, du decorum verbal. Son émotion devant les toiles de Morandi, par exemple, vient de la simplicité qu’il entrevoit chez ce solitaire quand il s’obstine à purifier l’expression en la poussant à ses limites les plus extrêmes. Jaccottet admire chez lui son geste de retrancher, plutôt que d’ajouter. En peinture comme dans les autres arts, il faut beaucoup supprimer si l’on veut préserver l’émotion de l’origine. Dans Le bol du pélerin, Jaccottet a défini ainsi la manière de Morandi : « cet art en sourdine, cet art du presque rien  ». Jaccottet parlant (admirablement) de Morandi, ne parle t-il pas plutôt de lui-même ? Avec quelle aisance, quelle vérité et quel respect d’ailleurs Jaccottet se met-il à sa place, imaginant avec des mots la vérité de ce solitaire : « Tous ceux qui ont dessiné et peint, depuis les premiers traits risqués sur les parois des cavernes, ont fait, consciemment ou non, la même chose : opposer de frêles signes, un bruissement de vent dans les feuillages, au vide menaçant. Mais, avec le temps, les grandes fêtes de couleurs semblent devenues mensongères, comme les harmonies heureuses que seule permettait l’illusion d’un ordre universel.  » (Le bol du pélerin).

4.

Observations, notes, promenades, pensées : ces mots qui forment les titres de ses livres nous font imaginer un voyageur muni de son cahier, transcrivant jour après jour ses impressions furtives, prises sur le vif, à peine travaillées, juste ébauchées. Les poèmes et les proses de Jaccottet sont à la poésie ce que les natures mortes de Morandi sont à la peinture : une esquisse perpétuellement recommencée à travers laquelle, peut-être, se dessinera « une signification possible du monde  ». Une esquisse, comme ce « je ne peux en dire plus » sur lequel s’achève Pensées sous les nuages. Une esquisse, comme une trace arrachée à tous les absents du monde. Une esquisse, tout simplement, comme l’aurore est une esquisse du jour.



© Rémy Oudghiri / Organdi 2000-2007


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