Organdi
culture,       création,       critique
#4 peut-on encore parler d’art ?

La musique de Jean Catoire

par Nicolas Bacri

La musique de Jean Catoire est un univers dont le monde musical ne soupçonne pas encore l’originalité et l’importance.

Petit neveu du compositeur russe d’origine lorraine, Georges Catoire (1861-1926), fils d’un ingénieur moscovite et d’une mère d’origine allemande, il naquit en 1923 à Paris, où son enfance baigna dans le milieu de l’immigration russe. Après avoir suivi l’enseignement de deux maîtres russes, Paul Kovalev (élève de Max Reger) et de Vladimir Bützov (compositeur dont le style était aussi russe que celui de Kovalev était allemand), il fut, comme beaucoup d’autres compositeurs français de sa génération, élève d’Olivier Messiaen. Mais là s’arrête la comparaison avec ceux-ci car, tout en reconnaissant la valeur de cet enseignement, il ne put adhérer à une problématique musicale à laquelle il s’est toujours senti étranger, et c’est en se rapprochant des esthétiques de Bartok ou de Hindemith - à l’inverse de ce qui était prôné dans cette classe d’Analyse si fameuse - qu’il se marginalisa radicalement vis à vis de ses condisciples plus enclins à traduire dans leur musique une fidélité toute fraîche émoulue à l’idéal des trois viennois tout en conservant un culte fervent à la musique de Debussy, musicien on ne peut plus étranger aux conceptions musicales de Jean Catoire.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est précisément en renonçant immédiatement à cet autoroute de la modernité qui s’ouvrait devant lui, qu’il suivit une voie qui allait le mener progressivement au seuil d’une marginalité dont il n’est pas vraiment sorti aujourd’hui. Cela par la seule rigueur d’une trajectoire le portant à une écriture dépouillée de tout élément ornemental - on pense parfois, dans les passages les plus dramatiques de sa musique, aux insistances obsessionnelles d’un Bruckner dans ses élaborations thématiques les plus serrées, redonnant vie aux plus sévères techniques contrapuntiques issues du canon et de l’imitation - le menant dès la fin des années cinquante à une prémonition étonnante des musiques minimalistes et répétitives qui allaient commencer à fleurir à la fin des années soixante, illustrant la méfiance radicale de certains jeunes compositeurs à l’égard du style désormais officiel des musiques relevant de l’esthétique de la pensée sérielle. Mais si des analogies peuvent être évoquées entre l’œuvre de Catoire et celle d’un Steve Reich, cela ne saurait concerner que des détails techniques, certes troublants mais non fondamentaux, entre deux pensées radicalement différentes, la première s’appuyant sur les racines de la musique sacrée dans ce qu’elle a de plus pur (Catoire a écrit, entre 1948 et 1955, plus de trente œuvres chorales religieuses dont deux requiems et trois messes) ce qui, sans lui dénier une spiritualité certaine, n’est pas le cas de la seconde.

C’est cette volonté de pureté musicale (expression employée ici dans son acceptation la plus « objective  », technique même, oserait-on dire, et de toutes façons sans aucune intrusion d’un quelconque critère moral) qui l’obligera à une lucidité intense donnant à l’auditeur que le compositeur scrute en permanence le matériau thématique (et non pas le son, à la différence d’un autre grand musicien du temps absolu qu’a pu être Giacinto Scelsi). Une lucidité qui est peu-être la clé de la pensée du compositeur qui se réclame d’ailleurs non pas du titre de créateur, mais de transcripteur, autrement dit de medium, de récepteur. Une réception dont il s’agit de prendre conscience en « négociant  » avec ce qu’elle transmet de la façon la plus radicale, c’est-à-dire la plus fidèle.

Et c’est en allant jusqu’au bout de cette fidélité qui s’ouvrira pour Jean Catoire, au début des années soixante, une seconde période créatrice. Conséquence logique de la première et pourtant nouveau départ - succédant aux quelques 11 Symphonies, 7 Quatuor à cordes, 3 Concertos pour violon, 2 Concertos pour piano (...) qui constituent sa première période créatrice et dans laquelle il affirme un langage monolythique souvent dissonant mais toujours tonal - après lequel toute référence aux formes et à la pensée classique est définitivement bannie au profit d’une contemplation ouvertement mystique du phénomène sonore (titre d’un des nombreux écrits de J. Catoire), au delà même - c’est ce qui fait sa nouveauté mais aussi sa limite, il faut l’avouer - de toute préoccupation proprement musicale.

Les compositions qui verront le jour à partir de cette date sont, nous dit le compositeur, « realisées en dehors du phénomène artistique, et (dans le but) de révéler le son dans son état pur, avant que celui-ci ne passe par le moule de la musique conçue en tant qu’art (...). Elles tendent à juxtaposer les sons, à organiser leur synthèse structurelle en des valeurs rythmiques régulières, dans une dynamique régulière, dans une dynamique continue, suscitant ainsi des éléments formels semblables et qui réalisent les données initiales en valeurs sonores antérieures à l’intégration de celles-ci dans le moule artistique, le concept musical. Ce phénomène sonore donne naissance à une durée, un temps différent ; il apporte également aux éléments structurels (notes, intervalles, accords, rapports formels du matériau sonore) une valeur et une dimension autres que celle qu’ils ont dans la musique. » (C’est moi qui souligne).

C’est cette partie de l’œuvre de Jean Catoire, sans doute l’une des plus singulières de l’histoire de la musique (mais le compositeur se défend d’employer ce terme pour désigner ses compositions) que l’on serait en droit de qualifier à bien des égards d’utopisme musical, si le compositeur n’avait pas eu la sagesse (ou la lucidité encore !) de codifier à l’intérieur de ses partitions les libertés concernant les tempos à prendre, réduisant ainsi jusqu’à plus de quatre fois la durée des œuvres ou encore permettant de ne jouer qu’une partie de tel ou tel ouvrage dont l’exécution dépasserait sans cela les six heures.

S’il fallait absolument rapprocher la démarche de Jean Catoire de celle d’un musicien vivant (comme c’est la règle implicite pour un texte qui se veut intriductif, règle qui, bien qu’intrinsèquement ridicule concernant un musicien aussi original, se justifie d’autant plus ici que la musique de Jean Catoire n’est toujours pas sortie d’une marginalité qui n’a que trop duré) il faudrait penser au très justement célèbre compositeur estonien Arvo Pärt, qui empruntera un chemin analogue... plus de quinze ans après lui.



© Nicolas Bacri / Organdi 2000-2007


Mail

Newsletter

Quelques mots sur nous

Conditions de publications

Admin
(accès réservé )


Imprimer cet article